Emmanuel Kant: Introduction à sa pensée philosophique 4: Les fondements de la morale kantienne.

Kant

Il faut bien comprendre l’ampleur du désarroi de l’occident après la chute de la cosmologie grecque et le recul de la religion chrétienne.
Désarroi qui va être accentué par les découvertes et la révolution scientifique qui vont mettre en pièce l’idée d’un cosmos ordonné et rassurant.  À sa place se met en place un univers chaotique et infini. Univers qu‘évoque le livre d’Alexandre Koyré « du monde clos à l’univers infini ».
Sous la cosmologie grecque, l’homme recherchait son salut, sa morale, dans un ajustement au cosmos.
Sous la religion chrétienne, c’est par l’obéissance aveugle à une autorité religieuse que l’homme accède au salut.
Dans tous les cas, l’homme n’est pas l’artisan de son destin. 
Ainsi après avoir été un acteur passif l’occident est obligé de réfléchir à une multitude d’interrogations. Sur quoi ou sur qui doit reposer dorénavant la morale.
Le Siècle des lumières nous dit que c’est à l’homme que revient ce rôle essentiel.
Mais qui justifie une telle confiance en l’homme. Pourquoi ne pas s’inspirer des animaux de la forêt par exemple.
Après tout, on peut vanter le courage et la droiture du lion, la malice du renard, la douceur de la biche, etc. Des valeurs fortes, honorables et à tout bien considérer pourquoi pas morales.

fondements
En fait, c’est un texte de Jean Jacques Rousseau qui va fournir la réponse à Emmanuel Kant.
Dans ce court texte, « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) », Rousseau va nous dire en quoi l’homme est différent de l’animal et en quoi cette différence et fondamentale.
Ce qui différencie l’homme de l’animal nous dit Rousseau c’est la liberté et la perfectibilité.
L’animal obéit à un instinct si impérieux qu’il est incapable de s’en écarter. Un chat mourrait de faim plutôt que d’essayer de se nourrir de grain et à l’inverse un pigeon mourrait de faim à côté d’une assiette remplie de viande plutôt que de s’y nourrir.
Les animaux n’arrivent pas à se défaire de leur instinct et de leur nature. Ils ne sont pas libres.
L’homme lui s’écarte tellement de sa nature qu’il peut aller à des excès, car il est libéré de tout instinct.
Le second critère est la faculté de se perfectionner. Alors que l’animal ne fait que répéter les mêmes gestes depuis des millénaires, l’homme arrive à construire une histoire. Perfectibilité et historicité.
Il peut construire histoire commune: c’est le thème du contrat social.
Il peut construire une histoire de l’individu, c’est-à-dire l’éducation : c’est le thème de Émile ou de l’éducation. (Contrairement à l’homme qui pratique l’éducation de sa progéniture, l’animal lui passe par une procédure de dressage ou d’apprentissage).
Nous avons ici les fondements de la pensée kantienne:
* C’est parce qu’il a  la liberté de s’extraire de sa nature égoïste que l’homme peut accomplir un acte moral désintéressé. Le  désintéressement de la morale de Kant.
* C’est parce qu’il a  la liberté de s’extraire de sa nature égoïste que l’homme peut accomplir un acte moral d’intérêt général (ou d’intérêt universel). La morale universelle de Kant.
Voici schématiquement à ce stade la pensée de Kant.

Il existe chez l’homme les penchants naturels (instincts innés) et la raison.
Les penchants naturels ont pour but le bien-être et finalement donc le bonheur personnel.
La raison qui fait partie de l’homme est un mauvais outil pour la recherche du bonheur, car non seulement elle l’éloigne du but recherché (c’est-à-dire le bonheur), mais peut même multiplier les besoins et occasionner des peines.
Puisqu’en effet la raison n’est pas capable de conduire à la satisfaction de tous nos besoins (que les instincts innés vont satisfaire de façon plus appropriée), alors la vraie destination de la raison sera de produire une bonne volonté.
La bonne volonté est à la base de la morale de Kant.
(Fondements de la métaphysique des mœurs.)

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Extrait du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755)

 « Je ne vois dans tout animal qu’une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu’à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J’aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l’homme concourt aux siennes, en qualité d’agent libre. L’un choisit ou rejette par instinct, et l’autre par un acte de liberté; ce qui fait que la bête ne peut s’écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l’homme s’en écarte souvent à son préjudice. C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l’un et l’autre pût très bien se nourrir de l’aliment qu’il dédaigne, s’il s’était avisé d’en essayer. C’est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort; parce que l’esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait.
Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ses idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme: car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique.
Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N’est-ce point qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir, que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l’homme; que c’est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents; que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature. »

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